Abolir le système pénal avec Gwenola Ricordeau

Cet article rend compte de la 1ère partie de la « rencontre » avec Gwenola Ricordeau ayant eu lieu à la librairie hybride Fracas, à Lorient, le 09 septembre dernier. Plutôt qu’une analyse en profondeur, il s’agira ici de présenter une introduction à la pensée de l’abolitionnisme pénal.


Le soleil se couche doucement sur la ville portuaire, une trentaine de personnes sont réunies dans la librairie. Près de la vitrine, une table expose un panel de bouquins : La Prison est-elle obsolète ? de Angela Davis, Surveiller et Punir de Michel Foucault, L’abolition de la Prison de Jacques Lesage de la Haye, entre autre. Le ton est donné, ce soir il sera question de l’abolition du système pénal, de la police, de la prison.

Gwenola Ricordeau, abolitionniste, professeure au département de Science Politique et Justice Criminelle de l’université de Chico, en Californie, est venue présenter son ouvrage Crimes et peines, Penser l’abolitionnisme pénal dans lequel on retrouve 3 textes majeurs du mouvement abolitionniste des années 1970, traduits en français par Pauline Picot et Lydia Amarouche. Ricordeau s’installe devant l’audience et Guillaume, co-gérant de Fracas et hôte de la soirée, démarre l’entretien.

1ère question : Qu’entend-on par « abolitionnisme pénal » ?

Ricordeau démarre en rappelant que le terme « abolition » est largement utilisé dans les milieux de gauche, et notamment dans la gauche radicale. Pour le cas de l’abolitionnisme pénal, il n’est pas question uniquement de l’abolition de la peine de mort, par exemple, mais bien de tout un système en place et actif actuellement : la justice pénale et le Droit pénal. Cela signifie dès à présent remettre en cause et montrer les immenses problèmes que pose ce système punitif et, à terme, abolir la police, les tribunaux et la prison. Ce courant de pensée est formellement né dans les années 1970, initialement dans un milieu académique mais connaîtra un mouvement de va-et-vient entre les milieux universitaires et les milieux politiques et militants, notamment chez les anarchistes mais pas seulement. C’est ce que Gwenola Ricordeau présente comme la « 1ère génération » d’abolitionnistes. Cependant, elle insiste que les textes de cette génération (comme ceux que l’on peut retrouver dans son livre) sont loin de présenter des règles ou incarner des dogmes indépassables. Au contraire, ils ont pour but de développer « l’imaginaire abolitionniste », car « par nature, l’abolitionnisme est inachevé ».

2nde question : Qu’entend-on par « crimes » ? Quelle critique les abolitionnistes font de ce terme ?

Cette question fait référence au 1er texte présent dans Crimes et Peines, écrit par le juriste néerlandais Louk Hulsman. Ce dernier a participé activement à la création d’un mouvement international de l’abolitionnisme pénal, avec l’organisation de l’ICOPA (Conférence Internationale de l’Abolitionnisme Pénal) par exemple. Hulsman décrit le mot « crime » comme un terme piégé. En effet, « crime » sous-entend qu’un acte soit plus répréhensible qu’un acte quotidien et implique la nécessité de punir l’auteur.ice d’un tel acte. Il met automatiquement de la distance avec l’auteur.ice et empêche donc tout lien moral ou toute attache avec ce dernier/cette dernière. Hulsman préfère à « crime » le terme de « situation-problème », qui est depuis largement utilisé chez les abolitionnistes.

3ème question : Comment les abolitionnistes perçoivent la professionnalisation de la justice ?

Cette question fait référence au second texte du livre, celui de Niels Christie. Criminologue norvégien, père de la criminologie critique, Christie ne peut pas être pleinement considéré comme un tenant de l’abolitionnisme pénal. Cependant, il est très critique vis-à-vis de ce système. Il pose une question simple mais lourde de sens : « à qui appartiennent les conflits ? ». Serait-ce aux victimes ? Aux auteur.ices ? Ou serait-ce aux juges, avocats et tribunaux ? Christie soutient que le système pénal tout entier exproprie les individus et les communautés des conflits. Le système est organisé de telle manière à ce que les premiers et premières concerné.e.s soient quasiment effacé.e.s du processus de « rendre justice ».

Pour répondre à cela, Christie et les abolitionnistes défendent le fait de se passer de professionnels et de régler les problèmes au sein de la communauté, par les membres de la communauté directement. On comprend alors rapidement que cela n’est pas possible de nos jours, où l’organisation de la société capitaliste nous empêche de prendre ce temps de résolution des conflits. On retrouve cette critique à travers les slogans entendus récemment pendant la résurgence du mouvement Black Lives Matter en août 2020 : « Defund the Police, Fund our Communities » (« N’investissez plus dans la police, Investissez dans nos communautés (au sens de quartiers, paroisses, villes/villages, etc.) »).

4ème question : La pensée abolitionniste implique-t-elle l’abolition des avocat.e.s et des juges ? Le problème ne serait-il pas la loi elle-même ?

En effet, l’abolitionnisme pénal a pour but de supprimer les métiers de juges et d’avocat.e.s et notamment tout le niveau de complexité qui accompagne ces métiers (dans le jargon utilisé par exemple) qui empêche les publics non-initiés (et généralement les plus défavorisés) à prendre part au système. Ricordeau pose alors la question suivante : quel peut être le rôle des avocats dans la lutte abolitionniste ?

Cependant, si l’abolition du système pénal signifie de se débarrasser du Droit pénal, ça ne signifie pas que la société future, où ce système sera aboli, sera un toustes contre toustes permanent, régie par une « loi de la jungle ». Au contraire, elle nécessite de renforcer les liens entre les indiviuds d’une même communauté et, surtout, lors de la résolution d’une situation-problème, de prendre en compte les besoins des premières lésées par le système pénal : les victimes ; chose subjective par nature.

Ricordeau remarque alors que cela risque de créer des chocs de subjectivités, probablement de façon stérile. Cependant, l’homogénéisation des comportements et des individus qu’implique le système pénal n’est pas souhaitable pour autant.

5ème question : Nous venons d’aborder le sort des victimes, il apparaît que le point central est leur (auto-)réparation, comment cela peut être achevé ?

Cette question fait référence au 3ème texte du livre, celui de la canadienne Ruth Morris. En plus d’être la seule autrice du corpus, cette dernière n’est pas une universitaire, contrairement aux autres auteurs cités précédemment. En effet, elle fait partie de la communauté des Quakers, une branche du protestantisme particulièrement progressiste. Par exemple, Morris et les Quakers se posent la question de la responsabilité de la religion chrétienne sur la construction du système pénal ainsi que de son imposition aux peuples colonisés (en Amérique et à travers le monde) et est la 1ère religion à s’être déclarée abolitionniste. La critique du système pénal de Ruth Morris l’amène à identifier les 5 besoins des victimes, dont : le besoin de vérité, le besoin de donner du sens, le besoin de réparation (liste non-exhaustive). Si le 1er besoin cité semble assez tangible (la victime veut pouvoir savoir et comprendre ce qu’il s’est passé), le second est plus abstrait : il s’inscrit dans un temps long, individuel mais aussi collectif ; nous sommes bien loin du Droit pénal et de son réflexe punitif. Ricordeau clarifie une chose à propos du besoin de réparation de Morris : la réparation ne signifie pas forcément le pardon ; la victime peut tout à fait ne jamais pardonner l’auteur.ice de l’acte ; les victimes n’ont pas à subir une injonction de plus de la part des abolitionnistes sur ce sujet.

Ruth Morris distingue également deux types de « crimes » : les « crimes interpersonnels » (en gros la délinquance) et les « crimes structurels » (ce que les gens peuvent subir comme violences au sein de notre société raciste, patriarcale et capitaliste). Elle montre que les politiques pénales se concentrent sur les « crimes interpersonnels », alors que les auteur.ices de ces « crimes » subissent elleux-mêmes des « crimes structurels », les poussant à faire ces actes ; ce qui, en définitive, renforce les systèmes de dominations de notre société.

Pour remplacer la justice pénale, Ruth Morris défend ce quelle appelle la « justice transformative ». Cette façon de rendre justice se fait sans punitions, sans juges, dans l’objectif de dépasser l’idée de restauration d’un tort en transformant toute la société qui a permis l’apparition du tort en question.


A la suite de ces questions, Gwenola Ricordeau a effectué la lecture du prologue de son livre, avant d’entamer un temps de question-réponse avec le public.

Si vous souhaitez entendre le verbe de Gwenola Ricordeau, nous vous conseillons la lecture d’un extrait de son précédent livre, Pour elles toutes, faite sur la chaîne YouTube de Guillaume Deloison : https://youtu.be/8h-2DuNCCuk

Si vous voulez explorer l’abolitionnisme pénal plus en détail et dans les luttes actuelles, nous vous invitons à vous renseigner sur :

– le journal L’Envolée « Pour en finir avec toutes les prisons » : https://lenvolee.net/

– les archives de (feu) l’association Genepi : https://www.genepi.fr/

– le travail du Réseau d’Entraide Vérité et Justice ; et aussi toutes les luttes pour la vérité et la justice des victimes de la police et de la prison, comme le groupe « Justice pour Jimony » ou « La vérité pour Adama » ou le Comité de soutien à Claude Jean-Pierre

– de nombreux bouquins (dont certains qu’on a déjà cités plus haut dans l’article) que vous pouvez retrouver à la librairie Fracas à Lorient ; 2 rencontres y sont organisées : le 14 septembre avec les militant.e.s des Soulèvements de la Terre pour organiser la suite de la lutte écologiste & le 24 septembre avec le romancier Quentin Leclerc


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