Entre hip-hop hybride & communisme libertaire : interview de Lebrac pour l’EP “Rude B★Boi”

Lebrac est un rappeur et musicien indépendant anarcho-communiste qui mélange plusieurs cultures musicales et militantes : hip-hop, rudeboy et skinhead antifasciste.

Il a sorti très récemment un EP (5 titres) intitulé “Rude B★Boi”, dispo à partir de 1€ et en écoute libre sur Bandcamp : https://lebrac-rashmusic.bandcamp.com/album/rude-b-boi-e-p

1 – Tu l’annonces dès le départ dans ta présentation sur Bandcamp, tu te places entre plusieurs cultures : skinhead, rudeboy & hip-hop. Tout ça donne un son très varié et multiculturel ; avec des instruments qui ne sont habituellement pas mélangés (beats hip-hop modernes + orgue, trompettes, etc.). Quelles sont tes références, tes inspirations musicales pour cet EP ?

Déjà, la grosse racine pour moi c’est chez The Clash. C’est le premier groupe de prolos blancs entre punk et reggae à avoir chanté avec un débit de paroles style hip-hop (comme sur le morceau The Magnificent Seven par exemple). Après je peux citer La Mano Negra, pas tellement pour le fond mais pour la démarche musicale. Au niveau des groupes qui mélangent des esthétiques rap, punk, reggae/dub/ska je peux citer 2 groupes : La Phaze et Monsieur Z.
Je fais du rap parce que j’entends pas ce que j’ai envie d’entendre.
Mais du côté politique (ce que je pourrais appeler du « rap rouge et noir »), y’a évidemment Skalpel, L’Alerte Rouge, La Vermine dont j’ai pris des samples de voix pour l’EP. Pour le punk : Bérurier Noir, direct, et Brigada Flores Magon. Pour ce qui est reggae, je me tourne plutôt vers la fin des années 1960 – début des années 1970. Pour le ska, un peu tout ce qu’ont pu produire des labels comme Studio One & Trojan Records mais aussi la 2ème vague 2Tone avec des groupes comme Bad Manners ou The Specials, dans les années 1970-80. Après, en vrac je peux te citer ce que produit le label Jarring Effects (reggae, dub) ; Dubamix (dub) ; Los Tres Puntos (ska).

2 – Ce mélange de cultures musicales ça peut être à double tranchant, mais ici on sent que c’est plutôt bien maîtrisé et bien réussi. C’est une vraie proposition musicale originale. Du coup ça laisse penser que tu as une certaine expérience musicale. « Lebrac » c’est ton 1er projet artistique/musical ?

Oui j’ai été dans pas mal d’autre projets dans le passé. Évidemment, puisque je veux rester anonyme je te dirais pas dans lesquels – héhé.

– Tu as une équipe autour de toi qui t’accompagne ?

J’ai eu une rencontre très importante : c’est Dj Reska. Il assure les scratchs sur l’EP et a aidé globalement à la production. J’étais à la recherche de musiciens et de musiciennes, parce que le son des instruments virtuels programmés ça a vraiment rien à voir avec de vrais instruments enregistrés. Donc j’ai tout simplement pris contact avec des musiciens que j’aimais bien, comme Lolo de Punk Haine Roll, qui a enregistré des guitares ; ou encore Greg de Dubamix qui a joué du saxophone ; Mél la trompettiste-tromboniste de Los Tres Puntos. On a mixé ça au studio de l’association toulousaine Kartier Libre avec Lolo de Punk Haine Roll. Mais en tout l’EP a pris 1 an et demi de création.

3 – Contrairement à Raf, qui joue le faux-journaliste dans ton morceau « Rap Interview », je sais que ta radicalité politique n’est pas incompatible avec l’ouverture culturelle que tu défends. Cette proposition musicale sort des sentiers battus, qu’est-ce qui t’a amené à mélanger ces 3 styles ?

C’est une envie qui est née assez rapidement dans mon parcours musical. Par de l’expérimentation personnelle : j’essayais de mélanger des lignes de basse typées reggae sur des instru Trap et puis en ajoutant des trucs un peu plus punk. En revanche je ne l’ai pas poursuivie tout de suite. On me disait de proposer mes idées à des labels mais quand j’allais voir des labels de rap on me disait que c’était trop rock, quand j’allais voir des labels de punk on me disait que c’était trop rap et quand j’allais voir des labels de reggae on me disait que c’était trop politique. Donc ça a pas été simple au départ.
Souvent je me demande comment faire cohabiter toutes les idées politiques de gauche pour pouvoir collaborer ensemble. En fait j’ai un peu la même idée avec la musique. Je voudrais pouvoir associer les différentes scènes musicales que je kiffe pour faire des liens et éventuellement faire naître quelque chose de fédérateur. Par exemple, j’aimerais bien rapprocher les différentes scènes dans des soirées concerts avec des groupes différents : 1 de rap, 1 de punk, etc.

4 – Tes paroles sont plus qu’« engagées », elles sont vraiment militantes. On peut trouver énormément de références politiques (j’ai essayé de les compter et de faire une liste mais ce serait trop long et inutile). Tu pourrais nous donner tes principales références politiques qui t’influencent pour ton projet.

En fait je fais surtout des clins d’œil, des traits d’esprits, quand je cale des références au mouvement libertaire dans mes paroles. Parce que, à un niveau personnel, je me questionne sur l’intérêt des débats sur les événements passés. Évidemment j’ai du respect pour tout ça et c’est toujours instructif de connaître l’histoire du mouvement. En revanche, les logiques du 21e siècle, en termes de rapports de force, sont différentes de celles du XXe siècle. Par exemple, en province on fait avec ce qu’on a, on essaye de s’allier avec qui on peut, qui est présent et qui est chaud.
Ce dont j’ai envie aussi c’est d’assumer un folklore plus ancien. J’ai l’impression que c’est une question où on est encore un peu mal à l’aise à gauche. Par exemple, le premier morceau de ma mixtape s’appelle « Carmagnole ». Ça fait référence à 1789 et je pense en fait que tout le paysage politique d’aujourd’hui découle de là.
Maintenant aujourd’hui, tout est bon pour péter le capital. Que ce soit du syndicalisme, de l’illégalisme, ou même de la non-violence ; la diversité des tactiques c’est la meilleure des stratégies, du moment qu’on se tire pas dans les pattes. De ce point de vue là, la pensée la plus stimulante pour moi ça a été les Zapatistes. Iels ont un slogan intéressant : « un monde qui contient plusieurs mondes ». Et en effet leur pratique de l’autonomie politique fait coexister différentes manières de délibérer, divers modes économiques, différentes cosmovisions issues des différentes ethnies qui composent le Chiapas, etc.
Aussi, je m’intéresse aux sciences sociales et à la psychologie, notamment l’école de Palo Alto, ou les travaux de Henri Laborit en France. Un auteur comme Cornelius Castoriadis m’influence aussi.

5 – Tes paroles montrent un engagement antifasciste & anarcho-communiste mais qui est vraiment en prise avec son époque. J’entends par là qu’il n’est pas « ouvriériste » : tu appelles à la destruction du capitalisme et du salariat, de l’État et de sa police mais aussi du patriarcat en convoquant les luttes féministes et LGBT+, du système raciste et colonialiste et même avec quelques touches d’anti-psychiatrie (dans « Acte de Naissance »). C’est pas quelque chose qu’on peut voir et entendre partout, donc ça mérite d’être souligné. D’où te vient cette formation politique « totale » ?

Franchement, j’ai pas la prétention d’avoir un bagage politique total. Je pense que ce sont les rencontres qui font toute la différence : aller aux infokiosques, aux festivals. Mais y’a aussi des vécus qui te sensibilisent plus que d’autres, certaines trajectoires de vies : j’ai pas mal d’ami racisés, trans, homosexuels.
Le discours qui dit qu’il faudrait tout miser sur la lutte des classes ne me semble pas justifié, les luttes s’enrichissent mutuellement ; tout ça participe d’une même logique, celle de la domination, donc j’ai à cœur de relier tout ça.

– Est-ce que tu fais du rap de « woke » ?

Faudrait qu’on fasse un morceau avec des woks un jour ! (rires)
En vrai je pense qu’il faut pas hésiter à porter notre héritage « woke ». Les réactionnaires pensent que c’est issu des USA alors que ça vient de la « French Theory ». Y’a un truc qu’ils ne comprennent pas dans la « déconstruction » : ils pensent directement à « destruction ». Alors que non : la déconstruction c’est ouvrir un truc, le démonter, comprendre comment ça fonctionne pour ensuite pouvoir le remonter à l’endroit.
Le sujet est tellement sur le devant de l’espace médiatique qu’il faut qu’on s’en saisisse.

6 – Tu dis dans le dernier morceau de l’EP « Independencia » : « si seulement les gens savaient » qu’iels avaient le pouvoir de changer les choses par elleux-mêmes. Tu penses qu’actuellement il faut d’abord effectuer un travail d’éducation populaire pour ensuite aller vers la révolution sociale et libertaire ?

Ces paroles sont une illustration du couplet. En fait je me rends compte que c’est nous, travailleur.euse.s, qui faisons tourner le monde : on sait tout faire on est ultra compétent.e.s ! Donc pourquoi on fait pas les choses pour nous ? Si à un moment donné on arrivait à se libérer du temps et de l’espace (ce qui en gros revient à faire la grève générale) pour se rendre compte de notre puissance d’action, on verrait très vite que notre classe est autonome. Dans une époque qui va très très vite, où il faut être performant et productif et où on est envahi d’informations de partout, s’arrêter, un peu, porte un potentiel énorme.
Il y a aussi une tension entre les moyens et les buts. Y’a une propagande très forte qui met en avant la sécurité d’un côté, la « souveraineté nationale » de l’autre, nous on veut pas ça évidemment. Avec ce qu’il s’est passé ces dernières années (Nuit Debout, Gilets jaunes), on a vu la force qu’on pouvait avoir ; sauf qu’on vise petit : juste réformer les institutions. Faudrait qu’on arrive à mettre l’inutilité des gouvernants et du patronat au centre du débat.

Oui je pense que l’éducation populaire, au sens de « une éducation par le peuple pour le peuple », est incontournable. Mais si c’est pour reproduire ce que l’école fait déjà, non merci ! L’expérience zapatiste des Universités de la Terre est très inspirante : la frontière entre enseignant.e.s et enseigné.e.s est presque absente. Là où chez nous c’est encore très figé : avec celui/celle qui sait et celleux qui écoutent. Au contraire : l’idée c’est de transmettre le potentiel de chacun à chacun, de rendre les autres meilleurs et se rendre meilleur soi-même. Que les gens puissent prendre confiance en elleux-mêmes par le partage de connaissances et de pratiques militantes comme on a pu le voir sur les rond-points au moment des Gilets Jaunes.
Donc ouais, éduc’ pop’ à mort ! En revanche, le terme de « populaire » me dérange un peu. J’ai pas l’impression que « le peuple » ça existe. Un peuple n’est pas homogène. C’est pour ça que je déteste le populisme de gauche. Il y a des différences d’intérêts entre les différentes classes qui composent le « peuple » qui sont pas conciliables. Je serais plutôt pour que l’éduc’ pop’ mette en avant la conscience de classe prolétarienne et les intérêts de cette classe. Aussi parce que, à l’inverse : au sein du prolétariat y’en a qui vont à l’encontre des intérêts de leur propre classe. Comme je dis dans mon morceau « Rap Interview » : « Peu importe la classe d’où tu es originaire, l’essentiel c’est la classe que tu veux libérer ».

– Tu penses que ta musique peut en être un vecteur ? (sans devenir une caricature pour autant)

Je vois ce que tu veux dire. En effet, l’idée c’est pas de rapper des tracts. J’essaye de le faire de façon assez humoristique et festive, de placer des références ici et là. L’idée c’est de faire découvrir nos idéaux de façon un peu plus amusante que pendant une réunion militante.

7 – Même si tu abordes des sujets durs (la précarité, le nationalisme, le racisme), ta musique est tout de même un peu « upbeat », entraînante (on a envie de danser, de s’ambiancer sur les sons). Est-ce que ça traduit chez toi un optimisme vis-à-vis de l’avenir du mouvement anarchiste ? Tu crois que nos idées ont un bel avenir ?

En effet, c’est là où le côté punk est + prononcé : on parle de choses très dures mais de façon à vouloir pogoter et s’amuser. Même si c’est la merde, faut continuer à rire, à danser, à se faire plaisir ! C’est quelque chose dont j’ai besoin.
Je suis malgré tout très inquiet. La montée des discours réactionnaires saturent les espaces médiatiques et j’ai l’impression qu’on a pris du retard. C’est pas pour jeter la pierre aux militant.e.s ; on a beaucoup de camarades qui se donnent à fond, tout le monde fait du mieux qu’iel peut. Le truc c’est qu’en face iels ont pas à réfléchir, c’est la course à celui qui sera le plus réactionnaire, c’est facile pour elleux. Nous à côté on doit s’emmerder à essayer d’analyser, débattre, trouver la vérité, à s’organiser (rires) ! Ouais 2022 ça va être chaud. Alors si en plus iels nous enlèvent notre joie de vivre, c’est qu’iels ont définitivement gagné.

8 – Et ton avenir à toi ? J’ai vu que tu avais convenu une coopération avec une distro sud-américaine de musique RASH/SHARP. Tu prépares un nouvel EP, une nouvelle mixtape, un album ? Tu as des concerts de prévus, des collaborations de prévues ?

Ouais je peux dire qu’il y a un 2ème EP en préparation. Après j’aimerais bien aller défendre mes chansons sur scène, dans les mois qui suivent. Et je suis ouvert à toute coopération !

Merci beaucoup Lebrac, à bientôt !

Merci pour ton écoute !


– Morceau « Rap Interview » (sur la mixtape Carmagnole)

– Clip vidéo du morceau « Anti-France »

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L’Hermine VNR, Média des luttes sociales dans le Morbihan

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