Abattre les grandes villes avec Guillaume Faburel

Cet article rend compte de la 1ère partie de la « rencontre ». Plutôt qu’une analyse en profondeur, il s’agira ici de présenter une introduction à la critique métropolitaine et à l’écologie post-urbaine.


Jeudi 14 octobre 2021. 19 heure. Lorient, comme à son habitude, est animée tandis qu’à librairie-hybride Fracas le public s’installe devant Guillaume Faburel, enseignant-chercheur en géographie, urbanisme et sciences politiques à l’université Lyon-2 ainsi qu’à l’Institut d’études politiques de Lyon, venu présenter et débattre autour de ses deux derniers ouvrages : Les Métropoles Barbares ( Le passager clandestin, 2018) & son Manifeste pour une société écologique post-urbaine, judicieusement titré Pour en finir avec les grandes villes (Le passager clandestin, 2020).

L’auteur et le co-gérant des lieux, Guillaume (un autre), prennent place face au public, et ainsi la soirée peut démarrer.

Avant d’attaquer directement avec les questions de fond (posées par Guillaume de Fracas), il convient de faire un point sur les objectifs des deux ouvrages, qui partagent pourtant les mêmes sujets à savoir les devenirs urbains et le phénomène métropolitain. Celui publié en 1er, Les Métropoles Barbares, est plutôt destiné à un public académique et en porte les formes (mêlant recherches de l’auteur et de ses collègues ainsi qu’une bibliographie fournie) tandis que le Manifeste se veut plus ouvert, plus « tout-public » et contient plus d’entretiens. Les deux bouquins sont en fait 2 formes d’expression de sa critique de la métropolisation, de l’urbain ; chose que l’on va aborder maintenant.

Couvertures des 2 ouvrages qui nous intéressent aujourd’hui

1ère question : On a toujours l’impression que la dystopie urbaine interviendra plus tard, mais n’est-elle pas déjà présente sous certains aspects ?

Il y a en effet une tradition dans la Littérature (francophone mais aussi internationale) de présenter la ville dystopique comme un phénomène intervenant dans 30 à 300 ans. On la présente comme étant toute-puissante et contrôlant tout par sa police et sa technologie de vidéosurveillance par exemple. Or ce phénomène métropolitain est déjà présent dans nos vies, et il suffit de regarder autour de nous pour s’en apercevoir. Mais ce phénomène n’est pas uniquement une question de contrôle physique et technologique ; ce que l’on peut nommer « urbanisme policier » ou « militaire ». Il se loge aussi dans notre appétence pour le mouvement, dans le spectacle quotidien (au sens que lui donne Guy Debord), dans notre rapport à la marchandise. Il s’agit de tous les phénomènes et pratiques, conscientes et inconscientes, qui font que nous nous soumettons, qui distillent en nous toutes et tous la servitude et qui, en définitive, rend de plus en plus difficile de lutter depuis l’intérieur des villes.

2ème question : Qu’est-ce que l’urbain ? En avons-nous tous un peu en nous-même ?

En effet, l’urbain n’est pas uniquement le béton. On parle souvent de « l’exode urbain » dans les médias. Celui-ci serait en train d’avoir lieu, mais est fortement réfuté par les forces dominantes, car la ville est le cœur battant du capitalisme, il est donc absolument nécessaire pour ces forces de conserver le plus de monde possible dans les (grandes) villes. En fait, il n’est pas question de savoir s’il y a effectivement un « exode urbain » ou non. On assiste en fait à un étalement de l’urbain, tant dans les les imaginaires et présupposés idéologiques que dans les comportements : l’idée de progrès illimité, des façons de consommer tel produit ou service, le rapport à la mobilité (qui est au fondements même de nos comportements et imaginaires urbains). Tout cela ne tient debout que par nous.

3ème question : Il semble qu’aujourd’hui on construise des villes sans même savoir qui ira les habiter. Peut-on faire un parallèle avec le complexe carcéralo-industriel qui construit des prisons sans même savoir qui mettre à l’intérieur ?

Il y a une idée partagée qu’il faudrait « s’entasser » dans les grandes villes. Or, plus nous sommes massifiés, plus il y a de contrôle ; là est la dimension carcérale des grandes villes. Cette centralité de l’urbain dans nos vies a d’abord forcé à l’exode rural au XIXe siècle, puis, une fois que ces populations anciennement paysannes sont devenues précaires, on les a fait reculer vers les banlieues. Il faut bien comprendre que les pratiques et pensées de l’aménagement du territoire sont des pensées coloniales : inventées et imposées dans les colonies pour assurer un contrôle des populations. Il faudrait interroger le rôle de l’État à ce sujet, qui a travaillé, et travaille toujours, main dans la main avec les forces du Capital ; il suffit de voir la hausse vertigineuse du taux d’urbanisation en France, ce qui impose une pression insoutenable sur les écosystèmes. L’État se donne les moyens de nous distribuer de l’urbain, ce qui ne fait que renforcer le Capital. Il y a un faux débat chez les écologistes libéraux : il faudrait dé-densifier les villes pour les rendre plus écologiste. Recycler les grandes villes ne résoudra pas le problème, car le problème sont les grandes villes. Ce schéma colonial de la métropolisation, où le Béton joue un rôle important (non-seulement en tant que matière mais aussi par les imaginaires qui l’accompagnent), impose, en dernière analyse, une uniformisation de l’environnement (humain comme non-humain). Les villes moyennes comme Lorient ou Vannes s’inscrivent aussi dans ce processus ; le but est de croître à l’infini.

4ème question : Dans le Manifeste on retrouve beaucoup de « success-stories » de personnes ayant quittés les villes pour la campagne afin d’y accéder à une autonomie alimentaire. Ces personnes ont quasiment toutes un haut (voire très haut) niveau d’étude et donc une place sociale élevée. Mais quid des plus précaires ?

Il est clair que les classes populaires sont les plus asservies, d’une part, par leur environnement (habitat, travail, entre autre) et, d’autre part, par ce qu’on leur présente comme une « émancipation » (créée par le capitalisme) à travers la marchandise.

Cependant, elles sont assurément les plus vertueuses écologiquement. De part leurs origines sociales et culturelles, les notions de solidarité et d’entraide sont très ancrées chez elles. Elles sont, certes, les premières victimes mais surtout celles avec le plus de solutions à nous apporter. On pourrait prendre en exemple la lutte pour les jardins ouvriers d’Aubervilliers, ou encore l’expérience de « l’Après M » dans les quartiers nord de Marseille.

5ème question : Vous abordez la question de l’habitat futur dans vos ouvrages, comment percevez-vous l’avenir du logement dans une société post-urbaine ?

L’idée principale à ce sujet est de rendre de la décence dans nos habitats et de la solidarités entre nous toutes et tous. C’est à l’opposé des fausses bonnes idées de « villes écologiques et numériques » proposée par Macron et ses fidèles. Il n’est plus question de construire de nouveaux logements mais de prendre et réhabiliter les logements déjà présents, ce serait déjà une bonne avancée. Il est aussi important de redonner de la terre, autour de 1000m² par habitant semble être suffisant pour assurer l’autonomie alimentaire et abaisser la pression sur les écosystèmes. Construire des communautés de 3000 à 20 000/30 000 habitant.e.s maximum afin de créer des liens de solidarité les-un.e.s-les-autres et nous autogérer. Il est nécessaire de penser et mettre en acte une autre géographie et d’autre formes de vie écologiques. C’est une question politique dont il faut que nous nous emparions.


A la suite de ces questions, Guillaume Faburel a effectué un temps de question-réponse avec le public, dont nous ne rendrons pas compte ici.

Toute une littérature de l’urbain que vous pourrez trouver à la librairie-hybride Fracas 😉

Retrouvez Les Métropoles Barbares, sur le site de la maison d’édition

Retrouvez Pour en finir avec les grandes villes. Manifeste pour une société écologique post-urbaine, sur le site de la maison d’édition

A propos de “L’Après M” : “Alternative #21 : L’Après M, un fast food social dans les quartiers Nord de Marseille”, une vidéo de la chaine YouTube “Pays des Alternatives

Articles sur paris-lutte.info à propos de la lutte pour les Jardins ouvriers d’Aubervilliers :


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Bleu Blanc Brun : Analyse des manifestations “anti-pass sanitaire” dans le Morbihan

Depuis maintenant plusieurs mois, chaque samedi, les manifestations en opposition au « pass-sanitaire » mobilisent un grand nombre de personnes à travers le département du Morbihan, même si on constate une diminution récemment. A chaque fois, ce sont plusieurs centaines voire plusieurs milliers de personnes qui sortent dans les rues. On n’avait pas vu ça depuis le mouvement d’opposition à la loi « Sécurité Globale ». On a pu voir à travers la France que cette mobilisation prenait différentes formes, avec différents acteur.ice.s (et parfois très peu recommandable*), alors prenons un peu de recul. Observons qui participe (ou a participé) et qui organise (ou a organisé) ces manifestations. Décortiquons les mots d’ordre et la rhétorique du mouvement (principalement celui ayant eu lieu à Vannes). Enfin, après avoir dressé le constat, explorons comment la gauche et les révolutionnaires peuvent réagir.

Pour cela, on va s’appuyer sur une affiche partagée sur les réseaux sociaux qui annonce la manifestation du 14 août à Vannes (mais dont le format sera conservé pour les manifestations futures), sur plusieurs articles de la presse locale (Ouest France & Télégramme) mais aussi sur des photos prises lors de certaines manifestations. On va surtout se centrer sur ce qu’il s’est passé à Vannes mais on touchera aussi quelques mots sur les mobilisations de Lorient.

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« Mouvement apolitique et apartisan », vraiment ?

Ce genre de rhétorique sous-entend généralement que le mouvement est composé ou mené par des citoyennes et des citoyens « éclairé.e.s », c’est-à-dire au-dessus des partis et des idéologies car le sujet abordé ne serait « pas politique » mais serait seulement une question de « bon sens ». Est-ce vraiment le cas ici ?

Apolitique ?

Non : la nature même de la contestation est une opposition politique au « pass-sanitaire » (officiellement). Il y a un gros problème de définition de « apolitique » et, par conséquent, de ce qu’est la « politique ». Ce discours bancale n’amène que de la confusion et ne sert qu’à l’Extrême-Droite (ED) qui utilise cette confusion pour faire avancer ses idées les plus puantes. D’ailleurs l’ED est bien représentée et bien accueillie dans ces manifestations, comme on va le montrer un peu plus loin.

Apartisan ?

Soyons nuancé.e.s : certes, les organisateurs et organisatrices des manifestations n’agissent pas au nom de tel ou tel parti politique. En revanche, Civitas, l’Action Française, Les Patriotes & La France Insoumise sont bien présents dans les manifs.

On pourrait aussi compter :

– les pancartes de RéinfoCovid, qui n’est pas un parti politique mais qui a beaucoup de liens avec la droite de la droite (cf. source 4 – C ; les sources sont en fin d’article)

– les drapeaux tricolores ornés de croix de Lorraine, symbole campé par la droite depuis De Gaulle ; repris il y a quelques années par François Asselineau (UPR) et il y a peu par Florian Philippot (Les Patriotes) qui sont loin d’être des gauchistes

– les Kroaz Du, drapeaux bretons souvent utilisés par les nationalistes bretons d’extrême-droite (et qui historiquement est le symbole de la Formation Perrot, unité para-militaire nationaliste bretonne intégrée dans l’armée nazie pendant la 2nde guerre mondiale) qui ne sont, cependant, pas regroupés autour d’un parti ou d’une organisation précise (quoique…)

Entre anti-vaccination et nationalisme breton, une bonne ambiance ! (non)

En revanche, on ne peut pas dire que le mouvement soit uniquement composé d’individus d’ED, ou d’antivax/complotistes. Il y a certainement des personnes qui sont hésitantes vis-à-vis de la vaccination (ce qui n’est pas grave, on peut les rassurer & les convaincre) et des personnes vaccinées. Il y a des personnes identifiées à gauche (quelques personnes de la France Insoumise par exemple), des Gilets Jaunes (avouons-le : très peu, et certainement issus d’une frange complotiste et antivaxx au vu des articles partagés sur les groupes Facebook de GJ autour de Vannes) ; mais aussi des personnes qui n’avaient jamais manifesté de leur vie avant ce mouvement et qui sont peu politisées (et c’est très important, on va le voir plus tard).

Cela dit, l’ED et les complotistes/antivaxx sont tout de même présent.e.s, et en nombre. Cette présence n’est peut-être pas très importante numériquement mais suffisamment visible et bruyante pour que l’on puisse qualifier ces personnes de meneurs/meneuses du mouvement.

Qui donc sont les meneurs/meneuses du mouvement ?

Celles et ceux qui organisent ou ont organisé par le passé la plupart des manifestations à Vannes sont principalement des politiciens locaux opportunistes (et dont la ligne politique est très confuse d’ailleurs) qui cherchent à se faire une réputation facilement afin d’essayer de grappiller quelques voix aux prochaines élections. C’est le cas de Bertrand Deléon, qui a comme monopolisé la parole du mouvement vannetais dans les médias locaux (Ouest-France, Télégramme) et même dans les médias bien colorés politiquement comme Breizh Info (média très ouvertement d’ED). Ce dernier a décidé de s’allier avec des membres du collectif covid-sceptique « Parents21 – Morbihan Réveille-toi », rassemblant 2 filiales départementales de mouvements nationaux (« Morbihan Réveille-toi » étant la filiale morbihannaise de RéinfoCovid), pour organiser les manifs. Il justifie ce choix sur son site internet en avançant que ce collectif n’est « lié personnellement à aucun parti, syndicat ou collectif, il me semble le plus unitaire » et appelle les personnes qui le suivent à rejoindre le collectif ; il ne fait aucune critique de leurs discours, voilà ce que donne un « apolitisme » radical : tant que tu n’es pas dans un parti ni aucune organisation politique tu es mon allié, quelle que soit ta ligne politique réelle…

capture d’écran de la vidéo de Deléon sur Breizh Info, média d’extrême-droite

capture d’écran du site de Deléon, les ordres du chef sont clairs

– on ne s’étonnera donc pas que l’ED participe activement à l’activité des manifestations : notamment les royalistes, nationalistes catholiques, racistes et antisémites de Civitas et de l’Action Française. Ces groupes sont souvent accompagnés par des nationalistes bretons et autres identitaires lors des manifestations (d’où la présence accrue de Kroaz Du derrière leur banderole). Tout ce beau monde est suivi plus timidement par des organisations & partis politiques plus traditionnels (républicains, électoralistes mais tout de même racistes et particulièrement islamophobes) comme Les Patriotes, Riposte Laïque & Résistance Républicaine. On note une absence du RN (aucun drapeaux, pancartes…) qui, pourtant, était assez actif dans le pays vannetais dernièrement.

L’Action Française très à l’aise lors des manifs à Vannes

Couleur orange + Marianne en bas à droite = Les Patriotes ; photo d’une manif à Lorient

les milieux complotistes et antivaxx sont également bien présents : avec La Rose Blanche (à Lorient et à Vannes), L’Alliance Humaine (mouvance Qanon importée des USA, à Lorient), Réaction19 (à Lorient principalement) et aussi RéinfoCovid qu’on a déjà cité plusieurs fois. Un.e camarade (qui souhaite rester anonyme) a réalisé des documents faisant état de la présence de l’ED et particulièrement des complotistes lors de manifestations à Vannes et à Lorient, ils sont disponibles en téléchargement en fin d’article.

De plus, l’obsession des organisateurs/organisatrices du mouvement à s’éloigner des partis politiques (ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose), des syndicats et de tous collectifs politiques écarte de facto la possibilité de produire une analyse politique du pass-sanitaire en lui-même. De ce fait ce sont les discours complotistes, anti-vaccin, et même anti-masque qui priment, tout en laissant le champ libre à l’ED de s’épanouir allègrement dans le mouvement.

Si des militant.e.s de La France Insoumise ou CGT, à Vannes comme à Lorient, ont pu être présent.e.s, iels ne constituent pas le cœur du mouvement, ni même les éléments les plus actifs. En effet, à Vannes, les militant.e.s syndicalistes étaient vivement rejetés et agressé.e.s verbalement ou physiquement par les manifestant.e.s. De plus, j’ai eu l’information par une camarade lorientaise que les drapeaux LFI étaient rejetés lors des manifs anti-pass, pour signifier le refus de toute représentation politique ; en revanche les drapeaux tricolores à la croix de Lorraine n’étaient pas interdit de flotter… Pour citer un artiste français de hip-hop bien connu : « Tiens, tiens, tiens… » 🤔🤔🤔

« Vaccinés ou non-vaccinés Tous unis », un argument fallacieux

Soyons clairs : on peut tout à fait être vacciné & contre le « pass-sanitaire », on peut ne pas être encore vacciné (pour x ou y raisons) et contre le pass.

Mais on peut aussi être contre le vaccin, et donc non-vacciné, et être contre le pass. C’est par cette subtile pirouette que les organisateur.ice.s ont totalement effacé les anti-vaxx et autres complotistes derrière le terme de « non-vaccinés », leur laissant le champ-libre pour s’y épanouir et diffuser leurs discours, souvent teintés de racisme et d’antisémitisme comme on a pu le voir un peu partout en France mais également dans notre département.

Pro & Anti vaccination unis ? bah bof

Le mot-d’ordre « Tous unis », quant à lui, signifie deux choses :

1. Le « respect du choix de chacun.e.s de se faire vacciner ou non », ce qui ne tient pas debout quand certain.e.s considèrent que les vaccins sont des outils pour commettre un « génocide », que ce serait un moyen pour les « élites cosmopolites » (comprendre : les juifs) ou « Big Pharma » d’asservir la population ; le rejet du vaccin (mais pas uniquement) est si intense et bruyant dans les manifs qu’il n’y a pas de place pour défendre la liberté de se faire vacciner, cette union n’est qu’une façade

2. « Tous les bords politiques s’unissent contre Macron » (ce qui, paradoxalement, rentre dans la rhétorique « apolitique et apartisane » qu’on a vu plus haut), ça ne tient pas debout non-plus : les différences d’analyses et de vision du monde sont tellement importantes entre tous les bords politiques qu’il n’est pas possible pour un militant anti-raciste de manifester avec un raciste par exemple, quand bien même les 2 s’opposent à Macron. Au final, et sans grande surprise, cette stratégie n’a bénéficié qu’à l’ED.

Les catholiques intégristes, racistes et homophobes de Civitas sont également bien présent à Vannes

De plus, l’appel à l’unité contre un ennemi commun est un classique de la rhétorique d’ED. A travers l’histoire, elle a toujours voulu rassembler les différentes classes sociales et groupes sociaux contre (au choix) : les juifs, les communistes, ou les 2 en même-temps ; en ce moment ce sont particulièrement les musulman.e.s qui sont stigmatisé.e.s.

La “remigration” solution de déportation des musulman.e.s pour lutter contre le “grand remplacement”, la théorie du complot raciste favorite de l’ED contemporaine

Ici, l’acceptation des personnes vaccinées n’est qu’une façade car elles sont, au mieux, considérées comme des victimes de « Big Pharma » qui seront tuées lors du « Grand Reset » ou, au pire, méprisées, perçues comme des moutons ou qui participent carrément au complot.

Quelle « Liberté » et quelle « Résistance » ?

La « Liberté » que ce mouvement morbihannais défend est uniquement la liberté individuelle de refuser le vaccin, aucune autre liberté n’est réellement défendue. C’est très important car c’est le point de départ de leur discours : « je m’oppose au vaccin », les éventuelles justifications/explications/analyses viennent après.

Certes tu es libre de ne pas te faire vacciner, mais je suis également libre de te considérer comme une personne potentiellement plus dangereuse que la moyenne, tant pour toi que pour les autres, car moins protégée contre le virus.

Attention : ça ne veut pas dire que les personnes vaccinées sont des saint.e.s, loin de là ;

Et, rappelons-le : même si on est vacciné.e il faut continuer de faire attention (porter un masque, se laver les mains souvent) pour se protéger soi et les autres. (cf. source 4 – A)

Ces manifestant.e.s sont en « Résistance » contre une « dictature sanitaire » ; ce qui est mot-pour-mot le vocabulaire de l’extrême-droite ! Cette « dictature » imposerait des mesures sanitaires trop drastiques sur sa population alors que la pandémie ne toucherait que très peu de monde. On rentre alors très vite dans un discours qui manque cruellement d’humanité : les plus de 110 000 mort.e.s en France, les plus de 4 millions à travers le monde, sont considéré.e.s comme des pertes négligeables et, parfois, comme de faux chiffres ! On s’aperçoit également que, souvent, ce n’est pas seulement le vaccin qu’on oppose mais toute la politique sanitaire du gouvernement : contre les masques, contre les confinements, etc. car la pandémie ne serait qu’une pauvre grippe, qui ne tuerait que très peu (voire pas du tout). Pour nuancer : si le terme de « dictature sanitaire » n’est pas forcément utilisé, les arguments qui accompagnent le rejet du pass-sanitaire dans ce mouvement sont les même que ceux qui accompagnent l’accusation de « dictature sanitaire ».

“Dictature sanitaire” vocabulaire de l’ED

Il en reste un peu, je vous le met quand même ?

Attention : il est absolument nécessaire de critiquer la politique du gouvernement lors de cette crise, qui tient plus du sécuritaire et du capitaliste que du sanitaire ; mais jusqu’à presque réfuter l’existence de la pandémie elle-même ? Ce n’est pas juste absurde, c’est dangereux pour tout le monde et insultant envers les familles qui ont perdu des membres de leur famille à cause du virus Covid-19.

Ensuite, une « Résistance » implique de se battre pour un modèle de société. Quel modèle de société les meneurs et meneuses de ce mouvement morbihannais défendent-ils ?

– les opportunistes : « peu importe tant que j’accède au pouvoir »

– l’Extrême-Droite : un système autoritaire, raciste, islamophobe, antisémite, ethno-différencialiste (c’est-à-dire la séparation/ségrégation et hiérarchisation des populations en fonction de leur ethnie/couleur de peau/religion, etc.) ; un système conservateur et/ou réactionnaire, avec un chef surpuissant (qu’il soit « président », « guide », « roi »…), avec un contrôle drastique de la population, de la presse, de la culture, de la vie quotidienne grâce à des forces de police toute-puissantes ; une organisation hiérarchique stricte et autoritaire, où les décisions sont prises uniquement par les chefs

– les confus ou confusionnistes : parfois un mélange d’idées et d’analyses issues de l’extrême-droite et de la gauche, avec parfois une défense de la « démocratie directe » ou « participative » mais qui ne sont que des vœux pieux car toujours contre-balancés par des idées et/ou des mot-d’ordre de l’ED, favorisant finalement leur modèle de société

– les antivaxx/complotistes : un peu comme les confus, ce sont des milieux très poreux avec l’extrême-droite ; on le voit bien avec la remontée d’influence de Florian Philippot (ex-FN) et de son parti « Les Patriotes » depuis qu’il a embrassé la rhétorique complotiste et antivaxx

On se rend alors compte que la « Liberté » et la « Résistance » défendue par ce mouvement ne se base que sur 1 seul postulat : « le vaccin est inutile/mauvais/dangereux, donc je m’y oppose ». On touche là au cœur du problème : ce mouvement n’est pas « contre le pass » à proprement parler, mais contre la vaccination et sa quasi-obligation déguisée dans le pass-sanitaire. Ce qui, en soit, peut faire partie d’une critique du « pass-sanitaire » mais ne peut pas en être le seul argument, au risque de tomber dans une opposition stricte au(x) vaccin(s), voire dans un complotisme crasse dont se nourrit l’Extrême-Droite.

Et, spoiler : c’est le cas.

interview de Deléon dans Le Télégramme, à propos des vaccins

Comment expliquer la percée des complotistes et de l’Extrême-Droite sur ce sujet ?

Sur du court/moyen terme, le gouvernement est certainement à blâmer. Ses mensonges, sa mauvaise communication, sa gestion sécuritaire de la pandémie a fait germer la confusion ; on était toustes perdu.e.s face à la situation ! La gauche et les révolutionnaires peuvent également être pointés du doigt (dans une moindre mesure quand même) car nous n’avons pas su développer un contre-discours anti-complotiste, anti-capitaliste et internationaliste suffisamment solide sur le sujet de la gestion de la crise sanitaire avant que ne surgisse ce mouvement.

Mais je pense que ce mouvement est, surtout, le fruit d’une absence de politisation de la population en général (mais particulièrement des classes-moyennes blanches, que l’on retrouve beaucoup dans ces manifs « anti-pass ») depuis la fin des années 1980. Cette dé-politisation de la société dans son ensemble est la marque de l’implantation profonde du capitalisme, du patriarcat, du racisme et du validisme dans notre mode de vie occidental et dans nos pensées. Ce que les marxistes appellent la « conscience de classe » n’existe (presque) plus chez les gens et ne peut de toute façon pas émerger puisqu’iels n’ont même pas de conscience politique tout court ! Et je ne vais pas me jeter des fleurs en mode : « les gens sont des cons mais moi je suis trop fort.e parce que je suis politisé.e » ; j’étais de ces gens il y a quelques années, c’est pas de leur faute s’iels ne pensent pas en terme politique. C’est le marqueur du formatage effectué par notre société : par les médias de masse, par la publicité, par l’école, par le monde du travail, etc. qui a dépolitisé quasiment tout. C’est pour ça que les conservateur.ice.s et les réactionnaires sont si virulent.e.s avec les féministes, les anti-racistes, les militant.e.s LGBTQIA+ et la gauche en général : iels ramènent du politique sur des sujets qui ont été dépolitisés par le passé et met au jour les privilèges de la classe bourgeoise, des blancs, des hommes cisgenres et hétérosexuels, des personnes valides.

Il y a des riches et des pauvres ? C’est la faute des pauvres qui ne bossent pas assez, rien de politique là-dedans, juste de la flemme. Les femmes subissent des violences sexistes et sexuelles de la part les hommes ? Rien de politique là-dedans, seulement des « pauvres gars », quelques mauvais comportements, des « mal-élevés ». On pourrait aligner les exemples comme ça.

Ce mouvement « anti-pass » s’appuie sur la méconnaissance politique des gens : ton oncle ou ton pote de lycée qui n’a jamais manifesté de sa vie et qui croise des militants de Civitas avec des pancartes, il ne sait pas que c’est un mouvement catholique intégriste et d’extrême-droite ; quand il voit quelqu’un porter un panneau avec le slogan « QUI veut nous vacciner ? », il ne voit pas que c’est un slogan antisémite. Ton cousin il ne sait pas comment fonctionne l’ARN messager, et si il entend quelqu’un qui lui dit que c’est un « agent génique » qui va « modifier ton ADN » aux profits de « Big Pharma », bah, ouais, y’a des chances qu’il y croit. Et tout ça peut aller très très vite grâce à internet : il suffit de quelques clics pour que Facebook ne te recommande que des pages complotistes encore et encore grâce à son algorithme bien huilé, c’est un cercle vicieux.

“Qui ?” nouveau slogan antisémite largement repris à travers la France

Tout ça pour dire qu’il y a beaucoup de personnes qui participent à ces manifs qui ne sont pas politisées (ou à peine), qui sont véritablement inquiètes pour elleux mais qui n’ont pas forcément les armes/connaissances pour reconnaître et se défendre face à des discours complotistes, antisémites ou d’extrême-droite en général. Ce n’est pas elles et eux qu’il faut blâmer.


En résumé, dès le début, ce mouvement morbihannais a permis aux complotistes/antivaxx d’intégrer sereinement les manifestations et a dès lorsouvert la voie à l’ED (consciemment ou non, peu importe) : en co-organisant les manifs avec des mouvements covid-sceptiques, en refusant toute alliance avec des organisations politiques (à fortiori de gauche) ce qui a fermé la possibilité d’apporter des arguments politiques et sociaux en opposition au pass-sanitaire et à la politique du gouvernement, en appelant à une unité factice des « vaccinés et non-vaccinés » ce qui efface les anti-vaxx et leur laisse le champ libre pour diffuser leurs idées, en utilisant les méconnaissances de personnes réellement inquiètes mais peu politisées et mal-armées pour reconnaître des discours complotistes et/ou d’ED.


Pour une opposition au « pass-sanitaire » de gauche, internationaliste et révolutionnaire

Dès la naissance de ce mouvement à l’échelle nationale, cet été, il est apparu nécessaire pour une bonne partie de la gauche révolutionnaire de développer une autre lecture du « pass-sanitaire » que celle des antivaxx/complotistes et de l’Extrême-Droite.

Lorsque j’ai commencé à écrire cet article à la mi-août, les textes de gauche contre le « pass-sanitaire » et pour une politique sanitaire et vaccinale en accord avec nos valeurs n’étaient pas nombreux. Désormais, la littérature militante est plus florissante, et c’est tant mieux, vous pourrez trouver une liste d’articles intéressants et pertinents plus bas.

On va essayer de résumer les différents points qui sont abordés dans ces articles et sur lesquels on est d’accord :

POUR une politique vaccinale et sanitaire large et de qualité : + de moyens dans les hôpitaux, + de pédagogie, + d’aides sociales ; il est nécessaire de Socialiser le système de santé dans son entièreté pour le sortir de la logique capitaliste, qui impose une course au profit toxique pour la santé de toustes ; permettre aux personnes sans-papiers d’accéder à la vaccination

POUR une politique vaccinale internationaliste : levée des brevets des vaccins, partage des doses aux pays qui n’en ont pas ou très peu

CONTRE l’établissement d’une société de surveillance, déjà amorcée avec les lois scélérates « Sécurité Globale » et « Séparatisme » et continuée dans la gestion policière et autoritaire de la crise Covid-19 par le gouvernement

– Construisons des espaces d’entraide à long terme, pas uniquement de la charité mais de vrais liens de solidarité au sein des communautés et inter-communautés, dans l’objectif de démarrer l’érosion du système capitaliste-raciste-patriarcal-validiste, en nous organisant, en nous éduquant les un.e.s les autres, en débattant, en se politisant toustes ensemble

Fascistes, Complotistes, Antivaxx, Antisémites : Hors de nos rues !

Vacciné.e & Anti-pass : contre le Covid et la gestion autoritaire de la crise par le gouvernement !


Dossiers sur les manifestations « anti-pass » réalisés par un.e camarade qui souhaite rester anonyme ; fichiers PDF à télécharger :

– à Lorient : https://www.mediafire.com/file/a6ampxtvnruj801/Conspi_et_ED_Lorient.pdf/file

– à Vannes : https://www.mediafire.com/file/0saj1elmjiqs1eq/Conspi_et_ED_Vannes.pdf/file


1 – Articles pour un positionnement révolutionnaire :

A – article ACTA « Pandémie, vaccin, pass sanitaire : pour une position révolutionnaire »

B – post Action Antifasciste Nantes « CONTRE LE PASS SANITAIRE : POUR UNE POSITION ANTIFASCISTE ET RÉVOLUTIONNAIRE », sur Facebook

C – communiqué Fédération Anarchiste « Allocution présidentielle 12 juillet 2021. Encore des menaces ! »

D – article Le Poing « Le pass sanitaire, l’extrême droite, la gauche et les révolutionnaires »

E – communiqué Union Communiste Libertaire « Non au pass sanitaire, pour une vaccination large et accessible »


2 – Articles contre la présence des fascistes, complotistes/antivaxx dans les manifestations :

A – communiqué intersyndical des Syndicats de l’éducation de Haute-Loire, « Contre la présence de l’ultra-droite antisémite dans nos rues du Puy-en-Velay »

B – article Collectif Antifasciste Tourangeau « Un vaccin contre la pandémie fasciste », paru dans La Horde

C – article CRIC « Nous n’avons rien à faire dans les manifs du samedi ‘‘contre le passe sanitaire’’ »

D – article sur Dijoncter.info « Le confusionnisme, un danger pour les luttes », paru pour la première fois sur Paris-luttes.infos

E – communiqué Fédération Anarchiste « Contre la haine, pour l’Anarchie ! »

F – article Union Antifasciste Toulousaine « Face au confusionnisme et à l’extrême droite, reprenons la rue ! », paru dans La Horde

G – post Union Communiste Libertaire Nantes : « Retour sur la mobilisation contre le pass sanitaire à Nantes », sur Facebook


3 – Articles de la presse locale à propos du mouvement « anti-pass » :

A – article Le Télégramme « Vannes : les anti-pass plus nombreux à la deuxième manifestation [Vidéo] »

B – article Ouest France « Passe sanitaire. 2 400 voix crient pour leur « liberté » à Vannes »

C – article Ouest France « Covid-19. Plus de mille opposants au passe sanitaire défilent à Lorient »

D – article Le Télégramme « 2 500 manifestants dénoncent le passe sanitaire dans les rues vannetaises »

E – article actu.fr « Vannes : un neuvième samedi de mobilisation contre le pass sanitaire aura bien lieu »

F – vidéo Le Télégramme 28/08/2021 « Passe sanitaire : en Bretagne, la mobilisation se poursuit dans les rues »


4 – Autres articles intéressants autour du sujet :

A – article sur Le blog de Lizzie Crowdagger « Face au coronavirus, appliquons l’autodéfense collective »

B – article Alternative Libertaire « Système de santé : Une alternative : La socialisation »

C – article Lundi Matin « Louis Fouché, gourou d’une pépinière d’extrême droite »


* c’est un euphémisme pour dire que ce sont d’immondes racistes, antisémites et fascistes, bisous

 

Abolir le système pénal avec Gwenola Ricordeau

Cet article rend compte de la 1ère partie de la « rencontre » avec Gwenola Ricordeau ayant eu lieu à la librairie hybride Fracas, à Lorient, le 09 septembre dernier. Plutôt qu’une analyse en profondeur, il s’agira ici de présenter une introduction à la pensée de l’abolitionnisme pénal.


Le soleil se couche doucement sur la ville portuaire, une trentaine de personnes sont réunies dans la librairie. Près de la vitrine, une table expose un panel de bouquins : La Prison est-elle obsolète ? de Angela Davis, Surveiller et Punir de Michel Foucault, L’abolition de la Prison de Jacques Lesage de la Haye, entre autre. Le ton est donné, ce soir il sera question de l’abolition du système pénal, de la police, de la prison.

Gwenola Ricordeau, abolitionniste, professeure au département de Science Politique et Justice Criminelle de l’université de Chico, en Californie, est venue présenter son ouvrage Crimes et peines, Penser l’abolitionnisme pénal dans lequel on retrouve 3 textes majeurs du mouvement abolitionniste des années 1970, traduits en français par Pauline Picot et Lydia Amarouche. Ricordeau s’installe devant l’audience et Guillaume, co-gérant de Fracas et hôte de la soirée, démarre l’entretien.

1ère question : Qu’entend-on par « abolitionnisme pénal » ?

Ricordeau démarre en rappelant que le terme « abolition » est largement utilisé dans les milieux de gauche, et notamment dans la gauche radicale. Pour le cas de l’abolitionnisme pénal, il n’est pas question uniquement de l’abolition de la peine de mort, par exemple, mais bien de tout un système en place et actif actuellement : la justice pénale et le Droit pénal. Cela signifie dès à présent remettre en cause et montrer les immenses problèmes que pose ce système punitif et, à terme, abolir la police, les tribunaux et la prison. Ce courant de pensée est formellement né dans les années 1970, initialement dans un milieu académique mais connaîtra un mouvement de va-et-vient entre les milieux universitaires et les milieux politiques et militants, notamment chez les anarchistes mais pas seulement. C’est ce que Gwenola Ricordeau présente comme la « 1ère génération » d’abolitionnistes. Cependant, elle insiste que les textes de cette génération (comme ceux que l’on peut retrouver dans son livre) sont loin de présenter des règles ou incarner des dogmes indépassables. Au contraire, ils ont pour but de développer « l’imaginaire abolitionniste », car « par nature, l’abolitionnisme est inachevé ».

2nde question : Qu’entend-on par « crimes » ? Quelle critique les abolitionnistes font de ce terme ?

Cette question fait référence au 1er texte présent dans Crimes et Peines, écrit par le juriste néerlandais Louk Hulsman. Ce dernier a participé activement à la création d’un mouvement international de l’abolitionnisme pénal, avec l’organisation de l’ICOPA (Conférence Internationale de l’Abolitionnisme Pénal) par exemple. Hulsman décrit le mot « crime » comme un terme piégé. En effet, « crime » sous-entend qu’un acte soit plus répréhensible qu’un acte quotidien et implique la nécessité de punir l’auteur.ice d’un tel acte. Il met automatiquement de la distance avec l’auteur.ice et empêche donc tout lien moral ou toute attache avec ce dernier/cette dernière. Hulsman préfère à « crime » le terme de « situation-problème », qui est depuis largement utilisé chez les abolitionnistes.

3ème question : Comment les abolitionnistes perçoivent la professionnalisation de la justice ?

Cette question fait référence au second texte du livre, celui de Niels Christie. Criminologue norvégien, père de la criminologie critique, Christie ne peut pas être pleinement considéré comme un tenant de l’abolitionnisme pénal. Cependant, il est très critique vis-à-vis de ce système. Il pose une question simple mais lourde de sens : « à qui appartiennent les conflits ? ». Serait-ce aux victimes ? Aux auteur.ices ? Ou serait-ce aux juges, avocats et tribunaux ? Christie soutient que le système pénal tout entier exproprie les individus et les communautés des conflits. Le système est organisé de telle manière à ce que les premiers et premières concerné.e.s soient quasiment effacé.e.s du processus de « rendre justice ».

Pour répondre à cela, Christie et les abolitionnistes défendent le fait de se passer de professionnels et de régler les problèmes au sein de la communauté, par les membres de la communauté directement. On comprend alors rapidement que cela n’est pas possible de nos jours, où l’organisation de la société capitaliste nous empêche de prendre ce temps de résolution des conflits. On retrouve cette critique à travers les slogans entendus récemment pendant la résurgence du mouvement Black Lives Matter en août 2020 : « Defund the Police, Fund our Communities » (« N’investissez plus dans la police, Investissez dans nos communautés (au sens de quartiers, paroisses, villes/villages, etc.) »).

4ème question : La pensée abolitionniste implique-t-elle l’abolition des avocat.e.s et des juges ? Le problème ne serait-il pas la loi elle-même ?

En effet, l’abolitionnisme pénal a pour but de supprimer les métiers de juges et d’avocat.e.s et notamment tout le niveau de complexité qui accompagne ces métiers (dans le jargon utilisé par exemple) qui empêche les publics non-initiés (et généralement les plus défavorisés) à prendre part au système. Ricordeau pose alors la question suivante : quel peut être le rôle des avocats dans la lutte abolitionniste ?

Cependant, si l’abolition du système pénal signifie de se débarrasser du Droit pénal, ça ne signifie pas que la société future, où ce système sera aboli, sera un toustes contre toustes permanent, régie par une « loi de la jungle ». Au contraire, elle nécessite de renforcer les liens entre les indiviuds d’une même communauté et, surtout, lors de la résolution d’une situation-problème, de prendre en compte les besoins des premières lésées par le système pénal : les victimes ; chose subjective par nature.

Ricordeau remarque alors que cela risque de créer des chocs de subjectivités, probablement de façon stérile. Cependant, l’homogénéisation des comportements et des individus qu’implique le système pénal n’est pas souhaitable pour autant.

5ème question : Nous venons d’aborder le sort des victimes, il apparaît que le point central est leur (auto-)réparation, comment cela peut être achevé ?

Cette question fait référence au 3ème texte du livre, celui de la canadienne Ruth Morris. En plus d’être la seule autrice du corpus, cette dernière n’est pas une universitaire, contrairement aux autres auteurs cités précédemment. En effet, elle fait partie de la communauté des Quakers, une branche du protestantisme particulièrement progressiste. Par exemple, Morris et les Quakers se posent la question de la responsabilité de la religion chrétienne sur la construction du système pénal ainsi que de son imposition aux peuples colonisés (en Amérique et à travers le monde) et est la 1ère religion à s’être déclarée abolitionniste. La critique du système pénal de Ruth Morris l’amène à identifier les 5 besoins des victimes, dont : le besoin de vérité, le besoin de donner du sens, le besoin de réparation (liste non-exhaustive). Si le 1er besoin cité semble assez tangible (la victime veut pouvoir savoir et comprendre ce qu’il s’est passé), le second est plus abstrait : il s’inscrit dans un temps long, individuel mais aussi collectif ; nous sommes bien loin du Droit pénal et de son réflexe punitif. Ricordeau clarifie une chose à propos du besoin de réparation de Morris : la réparation ne signifie pas forcément le pardon ; la victime peut tout à fait ne jamais pardonner l’auteur.ice de l’acte ; les victimes n’ont pas à subir une injonction de plus de la part des abolitionnistes sur ce sujet.

Ruth Morris distingue également deux types de « crimes » : les « crimes interpersonnels » (en gros la délinquance) et les « crimes structurels » (ce que les gens peuvent subir comme violences au sein de notre société raciste, patriarcale et capitaliste). Elle montre que les politiques pénales se concentrent sur les « crimes interpersonnels », alors que les auteur.ices de ces « crimes » subissent elleux-mêmes des « crimes structurels », les poussant à faire ces actes ; ce qui, en définitive, renforce les systèmes de dominations de notre société.

Pour remplacer la justice pénale, Ruth Morris défend ce quelle appelle la « justice transformative ». Cette façon de rendre justice se fait sans punitions, sans juges, dans l’objectif de dépasser l’idée de restauration d’un tort en transformant toute la société qui a permis l’apparition du tort en question.


A la suite de ces questions, Gwenola Ricordeau a effectué la lecture du prologue de son livre, avant d’entamer un temps de question-réponse avec le public.

Si vous souhaitez entendre le verbe de Gwenola Ricordeau, nous vous conseillons la lecture d’un extrait de son précédent livre, Pour elles toutes, faite sur la chaîne YouTube de Guillaume Deloison : https://youtu.be/8h-2DuNCCuk

Si vous voulez explorer l’abolitionnisme pénal plus en détail et dans les luttes actuelles, nous vous invitons à vous renseigner sur :

– le journal L’Envolée « Pour en finir avec toutes les prisons » : https://lenvolee.net/

– les archives de (feu) l’association Genepi : https://www.genepi.fr/

– le travail du Réseau d’Entraide Vérité et Justice ; et aussi toutes les luttes pour la vérité et la justice des victimes de la police et de la prison, comme le groupe « Justice pour Jimony » ou « La vérité pour Adama » ou le Comité de soutien à Claude Jean-Pierre

– de nombreux bouquins (dont certains qu’on a déjà cités plus haut dans l’article) que vous pouvez retrouver à la librairie Fracas à Lorient ; 2 rencontres y sont organisées : le 14 septembre avec les militant.e.s des Soulèvements de la Terre pour organiser la suite de la lutte écologiste & le 24 septembre avec le romancier Quentin Leclerc


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Théâtre de Lorient : expulsé.e.s mais pas essoufflé.e.s !

La lutte continue !

C’était en effet le mot d’ordre de cette Agora, le 5 juin dernier. Devant le Théâtre de Lorient, redevenu gris et triste depuis l’expulsion qui a eu lieu la veille au petit matin, les militantes et militants (ex-occupant.e.s) déclament leur détermination toujours intacte. Iels rappellent leurs revendications :

– le retrait de la réforme de l’assurance chômage, applicable au 1er juillet de cette année, qui engendrera une perte d’environ 150€ pour les chomeur.euse.s qui touchaient déjà 900€ ; ce qui « rajoute de la précarité à la précarité » selon Ali, militant et ex-occupant

– la prolongation de l’année blanche pour les intermittent.e.s et l’élargissement de ce régime à tous les précaires effectuant des emplois discontinus ; une prolongation partielle de 4 mois a été annoncée pour l’instant

– l’allongement des droits au chômage ; car 90 % des bénéficiaires ne seront pas renouvelés au 31 décembre prochain

– la baisse du seuil d’accès à l’assurance chômage ; elle est actuellement de 507 heures et est difficilement accessible pour toustes ; les militant.e.s expliquent que depuis une trentaine d’année le travail discontinu s’est imposé et les chomeur.euse.s ont été laissé de côté par les pouvoirs publics et les milieux militants, comme si cette lutte ne valait pas la peine et que les chomeurs et chomeuses étaient des fainéant.e.s ne valant pas la peine que l’on se batte pour leurs droits

– l’accès aux congés maternités et maladie pour toustes

– une revalorisation des cotisations retraite afin que ces-dernières puissent se retrouver dans des services publics de qualité

– un plan de soutien à l’emploi : car si les gens travaillent, iels peuvent cotiser et donc améliorer les services publics ; ce plan ne se restreint pas au seul secteur de la culture, il doit être global affirment les militant.e.s

– que le Conseil National des Professionnels du Spectacle rencontre le 1er ministre afin de régler la situation dans le secteur de la culture ; une rencontre a été faite avec les ministres du travail et de la culture, décidant de basculer le régime des intermittent.e.s du spectacle dans le ministère de la culture, une demande du MEDEF depuis très longtemps ; prouvant une fois de plus que l’État bourgeois ne satisfait que les intérêts de la bourgeoisie (ça n’est pas une grande surprise)

– l’abrogation des lois « scélérates » : sécurité globale, séparatisme (ou « confortant le respect des principes de la République ») et Pass Sanitaire ; qui attentent aux libertés, qui sont racistes et islamophobes, qui participent au développement de l’autoritarisme de la société ainsi que de sa fascisation croissante

Sentiment de trahison

Après l’Agora, plusieurs militantes affirment leur immense déception et leur sentiment de trahison vis-à-vis du Maire de Lorient ; ayant dans un premier temps apporté son soutien à l’occupation, mais s’étant rétracté très vite. Le contact avec la mairie de Lorient n’a en fait jamais été tout à fait serein : les rencontres se déroulaient dans des espaces d’autorité répressive, la mairie, avec la direction du Théâtre de Lorient, n’a eu de cesse de manipuler l’opinion dans les médias. Une militante confie même qu’il est « facile de communiquer quand on ment ».

Lors de l’Agora, des militant.e.s ont également lu des lettres adressées respectivement au maire de Lorient, Fabrice Loher, et au directeur du Théâtre de Lorient, Rodolphe Dana. Celles-ci sont sensiblement similaires : elles témoignent des mensonges éhontés des deux personnages. L’un prétextant qu’il n’y a « pas de terrain d’entente » avec les occupant.e.s du Théâtre, mais refusant le dialogue et menant une chasse aux pauvres et précaires. L’autre revendiquant son soutien envers les compagnies locales alors que la programmation du Théâtre de Lorient n’en compte aucunes, tout en revendiquant également son soutien aux occupant.e.s mais n’étant jamais présent pour préparer ou prendre part aux manifestations, se repliant ainsi sur lui-même jusqu’à s’isoler totalement des militant.e.s et de leur lutte.

Malgré tout, le moral est bon

L’expérience de l’occupation reste un bon souvenir et un exemple que les précaires et les intermittent.e.s peuvent s’organiser et lutter pour leurs droits. De plus, iels ont réussis à ouvrir l’occupation à de nouvelles luttes, comme on l’a vu plusieurs fois avec la manifestation contre Bayer-Monsanto ou lors de la Marche pour le Climat organisée par Youth For Climate – Lorient ; ce qui laisse également de beaux souvenirs ainsi que la réjouissance d’avoir réussi une belle convergence des luttes.

Le soutien presque automatique apporté par le maire de Lanester après l’expulsion, mettant à disposition un local de 90m² pour les militantes et militants, a très certainement participé au maintien du moral chez les ex-occupant.e.s. [1]

Certes, c’est une page qui se tourne, mais qui annonce le début d’une nouvelle page, et l’espoir d’une victoire.

Vous pouvez soutenir les militantes et militants en lutte pour une culture populaire et contre la réforme du chômage qui précarise encore plus les précaires :

– Donnez sur la cagnotte en ligne

– Suivez leur actualité sur leur page Facebook

– Informez-vous et Engagez-vous sur leur site internet


[1] Le Télégramme, “Les intermittents du spectacle en grève reçoivent le soutien du maire de Lanester“, 04/06/2021


Pour suivre et contacter L’Hermine VNR :

 

Pays de Lorient : comme un air de backlash

La région de Lorient connait en ce moment plusieurs luttes sociales importantes. D’un côté les salarié.e.s de la Fonderie de Bretagne montent le ton face à Renault qui annonce poursuivre sa recherche d’un repreneur pour l’usine, ce qui cache en fait une volonté de fermer l’établissement, menaçant donc les plus de 380 travailleurs et travailleuses de la fonderie. De l’autre, les intermittent.e.s et précaires occupent le Grand Théâtre de Lorient depuis 2 mois maintenant afin de protester contre la réforme du chômage qui précarisera encore plus les populations et qui réclament le prolongement des droits des intermittent.e.s à tous.tes les précaires.

Malheureusement, on observe dans les 2 cas un retour de bâton (ou backlash en bon français) de la part des autorités locales et du patronat.

Une mobilisation toujours plus forte chez les fondeur.euse.s

Après plusieurs semaines de blocage de la Fonderie de Caudan et sans aucunes réponses de la part de Renault, les salarié.e.s passent à l’offensive.

Lundi ils et elles ont bloqués la sous-préfecture de Lorient afin que le Conseil Social et Économique (CSE) de Renault ne se tienne pas[1]. Ce dernier prévoyait en effet de trouver un repreneur pour l’usine, ce que les salarié.e.s refusent catégoriquement.

Mardi, suite à l’annonce de Renault de revendre l’usine, les fondeurs se rassemblent de nouveau devant la sous-préfecture pour exprimer leur colère[2]. À cette occasion, on a pu observer un déploiement inédit de gendarmes autour de la sous-préf. Ce sont 6 camions de gendarmes mobiles qui ont empêché l’accès au bâtiment à la cinquantaine de grévistes en colère.

Aujourd’hui Mercredi, les salarié.e.s ont bloqués la ligne ferroviaire à Lorient. Une visioconférence avec les patrons de Renault a été convenue à 15h à la sous-préfecture[3]. C’est la première fois que les représentants les salariés de l’usine vont être entendus par Renault (seront-ils écoutés ?).

Le déploiement exceptionnel de flics et l’obsession de Renault pour que la fonderie ai un repreneur et pour que l’activité reprenne dans l’usine nous permet de faire deux remarques. D’abord, la fonction des forces de l’ordre et leur rôle social (s’il est encore nécessaire de le rappeler) : la police n’est pas dans notre camp social, elle ne protège que les intérêts des capitalistes. Elle n’hésitera pas à faire abattre une forte répression contre les salarié.e.s et les syndicalistes si nécessaire. Ensuite, on a le sentiment que tout est joué d’avance. Malgré les appels des élu.e.s de la région de Lorient à Renault pour garder la fonderie, malgré les engagements à la relocalisation des industries, malgré la mobilisation admirable des travailleurs et travailleuses, on a l’impression que tout ça ne sont que des coups d’épée dans l’eau. Renault semble déterminé à ce que l’usine ferme. Ce ne serait pas étonnant au vu de la politique des gouvernement successifs depuis une vingtaine d’années, allant toujours dans le sens du capital et jamais des travailleurs, leur permettant de se comporter comme le fait Renault face à ses salarié.e.s.

Les intermittent.e.s et précaires sommé.e.s de quitter le Théâtre

Depuis le début de la semaine, il y a comme un vent de dégagisme au Grand Théâtre de Lorient. Les annonces nationales de déconfinement sont tombées fin avril dernier, laissant présager une réouverture des lieux culturels pour les 17-19 mai prochain. C’est dans cette perspective que la direction du Théâtre de Lorient prévoit une réouverture en juin. Cependant, il semblerait que cette décision de réouverture ne prenne pas en compte les occupant.e.s du Théâtre.

En effet, le 8 mai denier, au 55ème jour d’occupation, les occupant.e.s du Théâtre ont publié un communiqué via leur page Facebook informant que la sous-préfecture refuserait que le Théâtre réouvre si les intermittent.e.s et précaires continuent d’occuper[4]. Quelques jours plus tard, les autorités mises en cause démentent et assurent leur soutien aux occupantes et occupants[5].

Hier, total retournement de veste de la part du maire de Lorient (une spécialité de la droite) : désormais le maire appelle les intermittant.e.s et précaires à la “responsabilité” et de bien vouloir quitter les lieux, prétextant les conditions sanitaires[6]. En réalité, la raison est tout autre, et typique de la droite encore une fois : il faut que les occupant.e.s s’en aille car leur discour dérange. Le maire s’inscrit alors dans la ligne de la direction du Théâtre, souhaitant également le départ des occupant.e.s. Ces derniers et dernières, en revanche ne bougeront pas : “Nous sommes plus déterminés que jamais, on ne lâche rien ni personne”. À ce jour aucunes de leurs revendications n’ont été entendues et acceptées et la communication avec la direction du théâtre semble bouchée.

Face à ces tentatives d’enterrement des luttes sociales : faisons bloc

Il est plus que jamais nécessaire de nous unir en tant que classe contre la politique néolibérale du gouvernement qui précarise toujours plus la population, contre le capitalisme productiviste mortifère qui assassine les terres et les corps. Soutenons les intermittent(e)s et précaires qui occupent le Théâtre de Lorient. Soutenons les salarié(e)s de la Fonderie de Bretagne qui risquent de tomber dans la précarité.

Seule la lutte paye ! Solidarité avec tous les peuples en lutte


[1] France Bleu – “Les salariés de la Fonderie de Bretagne empêchent la tenue du CSE”

[2] Photos sur le Facebook de la CGT FDB & Ouest France – “Fonderie de Bretagne : le conflit social à un tournant”

[3] Photos de Facebook de la CGT FDB & Communiqué de l’UCL Lorient

[4] Communiqué disponible sur leur Facebook

[5] Ouest France – “Intermittents, la Ville n’envisage pas d’expulsion”

[6] Le Télégramme – “Le maire de Lorient invite les occupants du Grand Théâtre à quitter les lieux”


Pour suivre et contacter L’Hermine VNR :